Je ne travaille pas dans le vrai monde… Ma petite entreprise connait bien la crise.

Dans mon faux monde, empli d’odeurs de fritures, de musique jazzy et de perruques, il y a aussi une école. Cette école est ma petite entreprise. Emplie, elle, d’effluves de brocolis tournés, de cris d’enfants dans une autre langue et d’uniformes rouges et blancs.

Quand j’arrive dans ma petite entreprise, je dis bonjour au grand chef avec qui j’échange deux trois mots gentils et cordiaux. Ca permet de créer un contact humain. C’est bon pour le moral des équipes. Puis, je valide mon entrée sur la pointeuse magique. Ca permet de compter nos 50 heures hebdomadaires, moins les pauses cigarettes. C’est important de surveiller ses équipes.

A 7h35, je fais mon premier pas dans la classe. La poussière derrière les bancs chatouille le nez. Tout est encore calme. C’est le moment de grâce. Les dix petites minutes où on va pouvoir prendre un café et se recharger en discussion pour la journée. La réunion photocopieuse. C’est bon pour le moral des équipes. On essaie d’éterniser l’instant béni, on grappille encore 5 minutes, comme au sortir du lit. Mais ça crie déjà dans les couloirs. Alors on traîne le pas, mais on y va. On les aime bien nos petits élèves, on s’y attache. Et on leur en veut même pas. Nos pas sont lourds parce que les journées sont longues. Et il n’est que 7h50.

Il faut sharpener le crayon à papier de Simone. Faire les lacets de Marcel. Ecrire l’exercice au tableau. Mimer avec des GRANDS gestes qu’il faut bien souligner le verbe. Expliquer à Charlotte ce qu’est un verbe. Ah! Un verb! Changer la boite de mouchoirs qui est vide. Répéter avec des GRANDS gestes qu’il faut souligner. Oui, en rouge. Oui, avec la règle. Donner une règle à Patrick qui retrouve la sienne cassée dans son casier. Régler le conflit entre Paul et Jacques qui ne sont plus meilleurs amis. Oui, au stylo. Distribuer des nouveaux stylos rouges à Michelle, Odile et Sébastien. Mettre un pansement sur le bras de Julien qui a trop gratté son bouton. Expliquer à Benjamin ce qu’est un verbe. Ah! Un verb! Entrer les absents sur l’ordinateur. Réveiller Anaïs qui s’est endormie sur sa table. Répondre à Sophie qui a le doigt levé depuis 5 minutes. Ne pas répondre à Sophie qui n’a en fait pas de question, elle a tout fini, elle fait le silence. Dire à Sophie qu’elle peut faire une activité autonome. Répondre à Georges qui ne retrouve pas son stylo rouge, est-ce qu’il peut faire au crayon. Sharpener le crayon rouge de Georges. S’asseoir avec Aline pour l’aider, parce que cette autre langue, c’est trop pour elle. Il est 8h30 et on a fait un seizième de la journée.

Heureusement, la récréation arrive, à la même heure que la prof d’art. Mais ce n’est pas bien grave, parce que la prof d’art ne fait pas art, il y a trop de classes. Mais on a de la chance, l’infirmière soigne encore les élèves, même s’il y a trop d’élèves. D’ailleurs, la prof d’art est souvent dans la salle de l’infirmière pour l’aider. Puis aussi, au bureau de la secrétaire. L’entraide, c’est bon pour le moral des équipes. Nous aussi on aimerait bien s’entraider pendant les récrés, mais on n’a pas le droit. C’est pas bon pour la sécurité. Alors on surveille les professeurs qui surveillent les élèves. C’est une grande chaîne. C’est important de surveiller ses équipes.

A midi 15, on descend à la cantine. Comme y a que quinze petites minutes pour manger, tous les élèves partagent leur repas à la cafétéria. C’est lunchbox contre plateau industriel. La bataille des Goldfish arc-en-ciel contre les hot dogs sous blister. Nous on déambule entre les tables et on compte les points. Et les pertes alimentaires.

A midi 30 c’est notre demi-heure divine. Trente minutes de pause, moins les marches à monter et à re-descendre, avec une pause pipi, des conversations d’adultes, des fromages en stick, des gamelles trop vite avalées, et un ultime café. Wow. Le temps est vraiment élastique comme un bon vieux carambar bien mâchouillé. En classe, 5 minutes sont infinies, et là, c’est un claquement de doigt. On est au degré zéro de l’énergie et y a encore tout l’après-midi.

On repart à l’attaque, en guerre contre nous-même. On vaincra, on enseignera coûte que coûte, parce que là est notre mission. Malgré le bruit, la fatigue, la barrière de la langue, la carence en caféine, les crises, les pleurs, les coups. Chaque heure est une bataille, mais le savoir et la connaissance sont brandis en étendard. Heureusement encore, des interventionnistes spéciaux viennent à notre rescousse. Enfin des fois. Ah non. Pas là. Ah. Puis, pas là non plus. Ah, et pas demain. Qu’à cela ne tienne, le professeur mènera la guerre tout seul pour ses élèves!

A 4h, le combat éducatif est terminé. Des lunchboxs oubliées jonchent le sol. Les talkies-walkies grésillent dans le vide. Vide. Comme les professeurs. Une missive arrive alors tout droit dans nos boites aux lettres. Un traitre est parmi nous. Il se dit, dans les couloirs froids et obscurs, qu’on utiliserait la force. Qu’on serait agressifs. Qu’on ne serait pas bienveillants. Nous, qui nous usons dans cette entreprise, qui la faisons prospérer, vivre, exister, qui donnons notre énergie, nos journées et nos années pour enseigner envers et contre tout, surtout contre tout, on nous reproche de maîtriser calmement mais fermement une situation, de créer des limites, des récompenses et des sanctions, d’éduquer et de faire grandir avec des valeurs de respect mutuel, de protéger et sécuriser des enfants eux-aussi usés par un système dont ils ne sont en aucun cas la priorité?  Ma petite entreprise connait bien la crise.

Heureusement, je travaille dans le faux monde et ma petite entreprise est irréelle. C’eut été invraisemblable sinon.

Je ne travaille pas dans le vrai monde… Great Meet & Greet

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Hier, après une longue semaine passée dans tous les locaux de l’école, excepté notre propre classe, nous avons eu l’immense excitement de rencontrer les petites personnes avec qui nous partagerons la majeure partie de notre temps éveillé hebdomadaire, accompagnés de leurs parents, lors du fameux « Meet & Greet » de pré-rentrée.

Une demi-journée pleine de joies et d’angoisses, où le comportement de chaque enfant passant la porte de la salle de classe est secrètement analysé. S’il est caché derrière le dos de son proche parent, c’est louche et ça ne durera probablement pas. S’il court sans fin autour des tables, c’est mauvais signe et ça durera probablement trop. Et s’il se tient droit, te regarde dans les yeux et te répond qu’il a passé d’excellentes vacances chez sa grand-mère en Floride et qu’il est ravi de revenir à l’école, tout ça dans un français presque parfait, et qu’en plus il a toutes les fournitures demandées et étiquetées, c’est rare, et c’est toi qui cours dans la classe d’à coté pour partager ton trop plein d’émotion.

Quoi qu’il en soit, les parents te diront ô combien amazing tu es, et ô combien ils sont heureux que tu sois l’enseignant de leur enfant, même si au fond ils auraient préféré la classe du prof d’à côté ou qu’ils ne te connaissent finalement pas. Quoi qu’il en soit, ils te proposeront leur aide pour absolument tout ce qui est imaginable, et même ce qu’on n’a pas encore imaginé. Bref, ce sera une année forcément incroyable que tout le monde a tellement hâte de commencer.

Mais attention, pour en arriver à cette journée parfaite, ça n’a pas été aussi facile. Tout a commencé deux mois et demi auparavant.  Quand absolument tout le matériel des classes a été rangé dans des cartons afin de préparer l’école pour le grand ménage d’été. Quand absolument tout le mobilier des classes a bien été marqué pour être replacé dans les salles adéquates. Quand absolument toutes les nouvelles commandes ont bien été établies, vérifiées et validées. Sans un minimum d’organisation en amont, cette journée aurait facilement pu sombrer dans le chaos…

Et on a bien cru que ce serait le cas, quand dix minutes avant l’arrivée des premiers parents, les couloirs ressemblaient encore aux hangars de stockage de Office Depot, voire aux zones de travaux de Napoleon Avenue suivant les campus. Etrangement, les cartons de matériel n’ont pas bougé d’un millimètre pendant l’été, contrairement au mobilier qui lui, a bien été déplacé, mais pas au bon endroit. Le ménage a été « fait » après avoir nous même nettoyé la crasse avec des lingettes pour bébé et bien tout réinstallé sur les étagères. On a couru après les chaises de bureaux et les tables pour élèves. Classique quoi. Au moins tout autant que les commandes non envoyées, supprimées ou mélangées… Clas-si-que.

Mais ils sont quand même forts les américains, parce qu’au final, dix minutes après, dans les apparences tout était parfait. Alors moi aussi, je m’américanise. Ma classe n’est absolument pas prête, mais dans les apparences, elle est parfaite. J’ai de jolis affichages pas du tout éducatifs. Une semaine que je les prépare, mais promis, dix minutes avant la rentrée, je préparerai ma première journée.

La classe à l'américaine.

La classe à l’américaine, quoi.

Je ne travaille pas dans le vrai monde… Combo pluvieux

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Oui, oui, chose promise, chose due. Oui, oui, je vous avais fait miroiter la fabuleuse histoire du Carpool pluvieux jeudi dernier. Oui, oui, je m’en allais vous la narrer, après une mémorable mise en scène lundi après-midi. Et puis voilà, que cerise magique sur la gâteau, un jour de tempête fait irruption dans notre mardi ordinaire, nous offrant une journée extraordinaire made in New Orleans.

Voici donc l’invraisemblable histoire du Combo Pluvieux.

Tout a donc commencé lundi en début d’après-midi, avec des trombes d’eau, des éclairs qui foudroyaient le ciel, des coups de tonnerre qui claquaient dans l’obscurité et un vent qui soufflait à faire courber les arbres. Ah non. Le service météo me signale que pas du tout. Tout a donc bien commencé lundi après-midi, mais par une toute petite bruine insignifiante, le genre de gouttelettes qui ruissellent de l’arrosoir de ma grand-mère pour pas abîmer ses Géraniums. Juste assez d’humidité pour nous priver de récréation et nous enfermer dans une pièce sombre pendant quatre heures avec vingt-quatre enfants dont le besoin de courir est inversement proportionnel à ma capacité de résistance au bruit. Et après trois heures quarante-cinq de « temps calme », voici donc venue la fameuse heure tant attendue du Carpool. Mais pas n’importe quel Carpool, non. Attention, Mesdames et Messieurs, le Carpool IN-TE-RIEUR. Celui-ci commence inlassablement par un message de La Voix qui annonce le programme des festivités, en français, ET en anglais pour être sûrs que tous les élèves comprennent bien qu’aujourd’hui, c’est bien la fête à la grenouille. S’ensuit donc inlassablement cinq bonnes minutes pour re-contenir les élèves qui explosent de joie à l’idée de rester encore quarante minutes dans une salle où ils ne peuvent toujours pas courir. Je ne comprendrai jamais l’euphorie du Carpool Intérieur. Mais passons, je ne comprendrai de toute façon jamais mes élèves de huit ans. Afin de maîtriser un peu cet enthousiasme qui ne demande qu’à déborder, on accepte de faire ressortir les affaires parvenues si difficilement à être rangées quelques minutes auparavant: les crayons, les feutres, les cartes à jouer… On empoigne de nouveau son talkie-walkie de Ranger de l’extrême et on se positionne de façon stratégique dans l’entrebâillement de la porte pour intercepter les parents mouillés et éviter les sorties intempestives, tout en écoutant en continu le doux son des commandes Happy Meals. Et évidemment, comme il pleut de l’acide, les parents mouillés sont peu nombreux et le drive-in est infini… Et comme on trouverait presque le temps long, là, avec nos élèves d’Aftercare qui savent qui ne partiront pas, et nos commandes en attente qui ne savent pas s’ils partiront, un petit élément perturbateur vient mettre un peu d’ambiance dans la classe. Et hop. Une petite coupure de courant qui plonge toute l’école dans le noir. Euphorie, euphorie, quand tu nous tiens… Faut dire que c’était vraiment un déluge de gouttelettes aériennes…

Mais l’histoire ne s’arrête pas là, parce qu’il s’agit bien d’un combo. Voilà donc que ce matin, je m’en vais à l’école toute pimpante et guillerette sous un beau soleil, non sans avoir checker la météo avant, car le temps à la Nouvelle-Orléans est complètement bipolaire. Et qu’apprends-je? Nous étions en alerte tornade. La nouvelle va vite, et grâce à radio Nola – comprenez le réseau très privé des profs français – nous apprenons aussi très rapidement que toutes les écoles de la Nouvelle-Orléans ferment leur porte à 13h00. Toutes? Non! Une petite école résiste toujours et encore aux caprices du ciel. Nous voilà donc plus excités que des élèves en Carpool Intérieur, dans l’espoir d’entendre l’annonce libératrice de notre après-midi. On essaie de faire travailler nos élèves, mais on rafraichit nos emails toutes les cinq minutes et on a le téléphone à portée de doigts pour garder contact avec le réseau inter-scolaire en cas d’update. Et puis vient finalement la LIBERATION. Le petit message tant espéré qui arrive dans la boite mail. Et là, j’avoue, on n’est pas sympa. Parce que l’euphorie, on l’a. On a envie de courir dans la classe nous aussi. Mais on reste impassible et on se tait. On ne dit rien aux élèves. On leur donne même un exercice supplémentaire le sourire aux lèvres. On savoure secrètement la victoire future. Et quand le premier élève s’en va, on feigne l’ignorance. Oh, probablement un rendez-vous chez le docteur… Au deuxième, on partage hypocritement la surprise des élèves. Encore? Au troisième, on est grillés. Mais finalement, les élèves sont presque moins excités que nous. Je crois qu’ils ne comprendront jamais l’euphorie des profs pour un après-midi sans école… Surtout quand la tornade ne se pointe pas, et qu’on est tout confort à la maison. Only in New Orleans…

Je ne travaille pas dans le vrai monde… Le Carpool.

Les vacances, les voyages, Mardi Gras, les copains… C’est bien beau tout ça… Oui, elle est bien belle ma vie 2.0, mais en vrai, dans la réalité de mon faux-monde, je travaille beaucoup beaucoup aussi (et je vous emmerde). Et grâce à toutes ces heures dévouées à l’éducation de notre futur, je vis des instants ô combien magiques et surréalistes qui valent bien eux aussi d’être contés.

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Alors, voici la merveilleuse histoire du Carpool infini.

Nous sommes donc dans une école américaine, certes d’immersion, mais plutôt classique – quoique nous ayons droit, ô joie, à deux récréations de quinze (trente-cinq. Chut!) minutes par jour et à déplacer nos élèves dans un joyeux bordel pas du tout linéaire, sans trop de problèmes. Et dans une école américaine, quand sonne la fin des cours, il y a … *petite musique au thème science-fiction* … LE CARPOOL!

Le Carpool, c’est très très simple. T’es papa ou maman (ou tati, papy, le cousin machin, la chose, le voisin, la nurse, la nounou, le chien…) et t’es tranquilou dans ta petite grosse voiture avec ta cup géante de café-glacé-hyper-sucré bien calée dans le porte-gobelet prévu évidemment à cet effet, parce que tu sais qu’il va te falloir beaucoup beaucoup de caféine pour supporter la fin de journée. Juste avant, t’es passé avec ta grosse voiture au drive-in de la banque pour retirer quelques dollars, puis au drive-in du McDo pour retirer quelques hamburgers pour la lunchbox du lendemain. Et maintenant, tu viens tout naturellement, tranquilou dans ta grosse voiture, retirer tes enfants – et quelques autres si affinités – au drive-in de l’école. Vraiment très très simple quoi.

De notre côté, c’est pas simple du tout. C’est une organisation de folie. Scriiiitch. Scriiiitch. Allô, allô. A l’attention de toutes les équipes, code rouge, je répète, code rouge. Scriiiiiitch. Scriiiiiiitch. Regroupement immédiat au centre de la zone bétonnée. Scriiiiitch. Scriiiiitch. Début des opérations dans 5 minutes. Scriiiitch. Scriiiiitch. Envoyez aussi rapidement que possible les enfants qui peuvent encore être sauvés au bus jaune. Scriiiitch. Scriiiitch. Abandonnez les plus dangereux à l’Aftercare. Scriiiiitch. Scriiiiitch. Préparation à la formation Rateau. Scriiiiiitch. Scriiiiiiitch. A vous. Scriiiitch. Scriiiitch. 

Et là, c’est mission Commando. On empoigne son talkie-walkie en mode Sergent-Chef, canal 3, volume max. Et on crie nos ordres à la volée pour couvrir le chaos ambiant. Là, une règle! Ici, un pull! Attention, la bouteille! On pousse sa chaise! On ramasse son crayon! Dans la trousse, le crayon! DANS LA TROUSSE LE CRAYON! Vite, vite! On est en retard! En ligne! Par deux! On se tait! ON SE TAIT! Bon, okay, on y va quand même les gars! Bonne chance!

On descend les escaliers à la hâte, en vision furtive pour les esquiveurs de marches. On sécurise une première vague d’artistes et de sportifs dans la cantine, puis on largue une deuxième vague de surexcités à l’Aftercare. On marche alors manu-militari en file indienne politiquement incorrecte, jusqu’à notre plot imaginaire, sous un soleil de plomb, ou dans un froid de canard, au choix de la météo. Là, les Happy Meals s’assoient et attendent qu’on passe commande pour eux de l’autre côté de la grille. Quand le nom de l’Happy Meal grésille dans nos oreilles, celui-ci est accompagné par un préparateur, ou une préparatrice, jusqu’à sa voiture, où il le charge à l’arrière et boucle sa ceinture. Les moins chanceux fermentent ainsi vingt bonnes minutes assis à ne rien faire, dans l’angoisse d’être abandonné comme une vieille frite rance, jusqu’à l’annonce de la fin des opérations.

Félicitations Sergent-Chef. Opération menée à bien. Nous ne comptons que peu de pertes: un cartable, trois vestes et deux bouteilles. 17 minutes, record à battre demain. 

Et demain, je vous parlerai de la merveilleuse histoire du Carpool pluvieux.

Je ne travaille pas dans le vrai monde… Autopsie d’une salle des maîtres

Aujourd’hui, j’étais en mode infiltration dans mon propre environnement. Aujourd’hui, j’avais pris une journée off pour faire reporter en terrain de guerre. Qu’est-ce qu’on ferait pas par amour du journalisme d’investigation, n’est-ce pas? Jusqu’à donner un de ses dix précieux jours de congés pour le passer en salle des maîtres toute une journée. (Bon, okay, j’avais des tas de dossiers à faire afin de prendre mon futur en main. Et j’avais besoin d’une photocopieuse couleur de compétition. Photocopieuse tombée en panne à la première heure soit dit en passant. Grrrrrr.)

Aujourd’hui donc, j’ai passé six heures dans une pièce sans fenêtre, éclairée aux néons, meublée de 4 tables et quelques chaises en plastique, et agrémentée pour notre incroyable confort de deux micro-ondes et d’une sainte machine à café, à observer entre deux lettres de motivation les va-et-viens des professeurs et de l’administration. Et je dois vous le dire, ceci vaut bien un article.

Comme il faut pas déconner, et que c’était quand même un jour de congé, j’avoue que je n’ai commencé mon enquête qu’après quelques heures à traîner sur mon oreiller. Par expérience, je peux tout de même vous raconter les premières heures dans la fameuse pièce des professeurs.

A 7h30, il y a un petit groupe d’irréductibles, pas vraiment plus matinaux que les autres, mais qui ne peuvent pas commencer à enseigner sans leur café et quelques paroles échangées sur fond de « Aujourd’hui, j’ai vraiment pas envie » et « Pffff, on n’est que mardi. ». Quinze minutes après, il y a les presque retardataires, yeux encore collés et cheveux pas bien séchés. Eux, ils sont pas encore réveillés, puis la machine à café déjà vide ne peut plus les aider, et en plus, ils doivent improviser leur journée (comme ceux arrivés quinze minutes plus tôt, mais qui ont quinze minutes d’avance en lucidité pédagogique).

A 7h55, tout le monde est maintenant vraiment en retard, et il faut bien arrêter de discuter et quitter ce cocon plein d’adultes aux conversations passionnantes pour retrouver notre pays joyeux plein d’enfants heureux, voici venu le temps des rires et des chants, dans nos salle de classe c’est toujours le printemps.

Ensuite, et jusqu’à 10 heures, la journaliste que je suis doit bien reconnaître que c’est une zone obscure et mystérieuse qu’aucun reporter n’a encore réussi à atteindre. La légende raconte qu’il y a beaucoup de cafés, de la musique folle, des danses, des programmations de cycle et même parfois des choses à manger. C’est un peu le paradis de l’instit en somme, réservé aux plus émérites, aux professeurs des grands quoi, l’élite. On dit que des fois, il y a même des croissants.

A 10 heures, viennent les faits avérés. Une stagiaire massicote et plastifie depuis déjà deux heures des cartes de sept familles, debout, sans ciller. Une autre surveille la récréation pour la maîtresse perfectionniste qui finit son très très beau document, non, non, encore deux minutes, juste deux minutes, deux toutes petites minutes.

Arrive alors l’équipe à l’aise dans ses baskets, en somme la salle des maîtres est leur terrain. « Non, mais tu sais, nous on est les plus fun, et encore il nous manque Bonne humeur qui prépare son inspection et Blague à toute heure qui libère l’artiste qui est en lui. » Ils passent 10 minutes à bosser dur, 30 minutes à bavarder, 20 minutes à commander des lave-vaisselles. Efficacité, en mode ma vie n’est pas mon métier.

Ils sont relayés par le premier lunch, ou plutôt le deuxième, le premier ne mangeant que des cigarettes au grand air. On sent le poids de n’avoir même pas passé la moitié de la journée sur la levée de chaque fourchetée. Mais dans une ambiance zen bouddhique, on relativise à demi-mots. Jusqu’à ce qu’un tourbillon débarque du rez-de-chaussée pour bousculer la fin du repas et ambiancer la salle. Des histoires vraies incroyables, Pierre Bellemarre est dans la salle, version flux continu dynamique.

Les blagueurs reviennent ensuite en maîtres, plus besoin de travailler, on va enfin pouvoir discuter et rigoler. Euh… Ils continuent sur leur lancée, ça parle vacances, week-ends, concerts, soirées… ça mange des vrais plats, de la bonne cuisine, ça se fait plaisir. Merde, on n’a qu’une vie, et ce n’est vraiment pas notre métier.

Puis, c’est de nouveau le lunch mystère. Ils sont une quinzaine au moins, toute un secte. Y a bien de l’humour aussi, mais c’est plus incisif, plus dirigé. On critique, on taquine, on parle politique, on rêve révolution. A bas le système, vive le règne des enseignants! On nourrit le ventre et l’esprit, entre syndicalisme et anarchisme. On hésite entre projets grandioses et tout laisser en plan. Et en attendant, on mange.

A partir de 13h, la salle des maîtres est envahie par les cris de la salle de conférence voisine. La sensibilité culturelle n’est apparemment pas la même que la sensibilité auditive. Qu’est-ce qu’on se marre à la réunion d’à côté, quand on n’a pas 25 élèves toute la journée, pendant que nous on souffle sur les corrections de nos SLT ratés. La vie se vit à travers un mégaphone aux Etats-Unis, c’est ainsi. Au moins, on n’est pas dépaysés en passant de nos salles de classes à notre salle de travail.

Evidemment, dans une enquête, tout ne peut pas être écrit et il faut faire des choix. Moi, j’ai choisi de ne pas vous parler du Ventre qui vient dix fois dans la journée piocher dans le pot à Bretzel communautaire, de l’Addict à la caféine qui vide sa tasse plus vite que la cafetière ne se remplit, de l’Accro aux photocopies qui envoie ses petits esclaves les chercher à longueur de journée, de l’Etourdi qui entre, qui oublie la raison de sa venue et qui repart aussitôt, du Tue-temps qui s’ennuie et vient juste voir ce que font les gens qui travaillent pour de vrai…

Puis de la Fille qui est là, avec une photocopieuse cassée, alors qu’elle est en congé.

Je ne travaille pas dans le vrai monde… Back to school!

Bon, ben, nous y revoilà une troisième fois. On ne prend pas les mêmes et on recommence pareil. Passé l’euphorie des retrouvailles et la première gorgée d’Abita, il faut bien se rendre à l’évidence que c’est la reprise et oublier les 40 degrés dehors, le soleil et les piscines des copains pour retourner vivre notre passion et notre vocation dans l’obscurité frigorifique de nos classes. Mais quand on aime, on ne compte pas les degrés (ou ses heures), hein.

Et puis une pré-rentrée à l’américaine, c’est une expérience à vivre au moins trois fois dans sa vie. Sept jours de convivialité, de partage et d’échange (sur les vacances) autour de la machine à café, ponctués d’activités tellement drôles et variées. On s’amuse comme des enfants. Et on s’ennuie beaucoup aussi. Par contre, pour préparer sa classe, faut revenir plus tard. Ben oui, si ça servait à travailler une pré-rentrée, ça se saurait.

Alors, on joue à « Dessine moi une créature marine et je te dirai qui tu es. » Une activité bien plus indispensable que faire ses étiquettes ou penser son emploi du temps. Chaque membre de l’école fait ainsi partie d’un aquarium trop mignon reflétant sa vision de son groupe et de sa place dans celui-ci. L’enseignant au coeur des apprentissages quoi. Bon, nous on est tous tournés vers l’extérieur et on cherche à sortir de l’aquarium… Au secours!

Une baleine? Vraiment? Hummm...

Une baleine? Vraiment? Hummm…

Au cours de ces réunions plus enrichissantes les unes que les autres, on apprend aussi que Taoki n’a jamais fait de CE1, que c’est bien d’utiliser plein plein plein (plein plein) d’eau pour se laver les mains et qu’un simple badge peut sauver une vie parce que c’est ce qui nous différencie des méchants. Elémentaire mon cher Watson.

On a aussi appris à sauver des troncs humains qui ont eu des accidents de vélo.

Toi, t’avais pas ton badge. 

Puis, on a aussi vécu un grand moment cette année. Un moment qui aurait mérité d’être filmé et de remplacer leur télé-réalité insipide. Là au moins, y avait de l’action, des revendications, des convictions et du sang. Prenez vingt profs français, installez-les dans une unique pièce et demandez-leur de se mettre d’accord sur une charte disciplinaire. Ouais. Non, ne faites pas ça en fait. Un prof français ne fait fait fait de toute façon que c’qui lui plait plait plait. LI-BER-TÉÉÉÉÉÉÉ!

Mais bon, en fait, faut bien l’avouer, la pré-rentrée c’est pas si terrible que ça. L’école sans élèves, c’est même plutôt sympa comme concept. Puis on est quand même bien contents de retrouver les anciens et de découvrir les nouveaux, et d’aller boire des Blueberry Mojitos tous ensemble au St Joe. Sans parler discipline. Mais en parlant vacances.

 

Je ne travaille pas dans le vrai monde… le musée.

L’année dernière, j’ai fait classe dans un zoo, avec un éléphant qui traversait la cour tous les matins. Cette année, je la fais moins scientifique et plus artistique, je fais classe dans un musée.

Bienvenue à l'école.

Bienvenue à l’école.

Nous voilà donc, moi et mes vingt-trois petits artistes en herbe extravertis, enfermés pour cinq jours dans un environnement qui demande calme, prudence et attention… Le lieu idéal pour une classe de jeunes américains nourris au sucre.

Un lieu lumineux ouvert sur l'extérieur.

Un lieu naturellement lumineux ouvert sur l’extérieur.

Pour commencer la journée bien sereinement, nous avons tous la chance, et l’obligation, de la débuter avec un voyage en bus jaune. Le bus, c’est un peu le produit 3 en 1 de l’éducation à l’américaine: ça sert de moyen de transport, de terrain de récréation et de temps d’instruction. Pendant les 20 minutes du trajet, on doit donc s’exercer au calcul mental, en étant assis (sans ceinture) sur des banquettes n’ayant rien à envier aux planches à savon, dans un véhicule ayant moins de suspensions que mon vélo. Faire des maths, c’est alors vraiment rigolo.

Attention bosse. Tenez bien votre feutre.

Attention bosse. Tenez bien votre feutre.

On retrouve ensuite au musée, notre artiste attitrée, celle qui fait que ma semaine se transforme un peu en vacances pédagogiques. Deux petites heures d’observation et de création qui me déchargent de dix longues heures de préparation et de correction… Et en plus, j’ai des séances d’art pour les deux prochaines années.

Ma meilleure amie.

Ma meilleure amie.

Le reste de la journée est une adaptation continuelle à un environnement hostile à un groupe scolaire. Tout devient une aventure, même les toilettes accessibles seulement par ascenseur. Je me crois en maternelle avec une mission pipi toutes les deux heures. Idem pour la récréation. Quand il fait beau, on va au parc et c’est l’angoisse. Quand il fait mauvais, on reste dans une salle où il ne faut rien faire, et c’est l’enfer.

Tant de possibles.

Tant de possibles.

Après avoir quand même un peu fait du vrai travail en français, je laisse ma place à la collègue d’anglais, et je rentre dans les coulisses du musée en poussant la fameuse porte STAFF ONLY. Mais ce qui se passe au musée reste au musée.

Ce qui se passe après le musée par contre n’est pas secret, et d’après certaines sources, ma classe se transformerait en bar à la nuit tombée… Hum, hum.

La classe de la prohibition.

La classe de la prohibition.

Le muséum c’était bien, mais l’année prochaine, je fais classe dans un aquarium. Ou un planétarium. Ou un stadium. Ou un insectarium…