Once upon a time… La fois où j’ai vécu une fusillade

Papa, maman, paniquez pas. Je vais bien. J’ai rien vu. J’étais chez moi, à l’intérieur. Et vraiment, je vais bien. 

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La vie c’est pas que des paillettes, des petits ballons roses et des jolis lampions. Surtout à New Orleans. Des fois, c’est même plus du tout la vie, c’est la mort. Puis c’est plutôt des cris, des sirènes de police et des gyrophares qui clignotent. Alors voilà, c’est la fois où j’ai vécu une fusillade aux premières loges.

C’était samedi soir, puis pour une fois j’étais chez moi. Pas dans un bar, pas chez des copains, pas au restaurant… Non, non, pour une fois j’étais chez moi. Même bien au fond de mon lit. Toute seule. J’avais un peu ruminé toute la journée. Y a des jours comme ça, un peu plus noirs, où on se sent mieux chez soi. Je venais juste d’éteindre la lumière, et je sentais presque le sommeil venir, avec les paillettes, les petits ballons roses et les jolis lampions.

Puis, j’ai entendu un crash entre deux voitures, juste devant ma porte. Enfin, il m’a semblé, j’ai pas vraiment eu le temps de réaliser parce que juste après y a eu les voix d’hommes qui se disputaient, et une femme qui s’est mise à hurler, vraiment à hurler. Je me suis tout de suite redressée dans mon lit, en alerte maximale. J’ai pensé qu’il y avait encore une bagarre au bar d’en face, et j’ai encore pensé pourvu qu’il n’y ait pas d’arme. Enfin, j’ai pas eu le temps d’y penser longtemps, parce qu’à ce moment y a deux coups qui ont tonné dans la nuit, puis encore deux, et quatre rapides. Puis y a eu le silence dans la rue pendant une fraction de secondes. Plus de mouvement perceptible, plus de discussions au bar d’en face. La vie en pause une fraction de seconde. Moi en pause une fraction de seconde. Puis y a eu les cris. Les hurlements de la femme à travers la nuit. Des putains de hurlements de quand y a plus de vie.

J’ai jeté un oeil à travers les persiennes, parce que j’avais besoin de voir que c’était vrai. J’ai vu un homme qui se cachait derrière un poteau pour filmer. Comme je savais pas quoi faire, puis que je savais pas vraiment ce qu’il se passait, puis que je paniquais un peu quand même, j’ai attrapé mon téléphone, pas pour filmer la scène, mais pour appeler un copain. Un qui habite près, puis qui dort pas le samedi soir, puis qui panique pas trop facilement, pas comme moi, et qui a de bons conseils, enfin je crois. Je sais pas si j’ai vraiment pensé à tout ça, mais je savais que sortir en courant en escaladant le portail, c’était pas mieux pensé. Je me suis donc retrouvée en retraite dans ma salle de bain, pièce la plus à l’abri d’une éventuelle balle perdue, à défaut de pouvoir sortir par la porte de derrière qui n’existe malheureusement pas.

Le toit qui s'avance, c'est ma chambre.

Le toit qui s’avance, c’est ma chambre.

Quand les décibels ont un peu baissés, puis que les gyrophares ont éclairé ma maison, et que les conversations des gens dans la rue ont recommencé, j’suis sortie voir, mais pas trop non plus, parce que c’était pas pour le spectacle, j’voulais pas vraiment voir, j’voulais être sûre que c’était fini. J’étais entre les deux bandes jaunes des scènes de crime. Y avait des gens qui faisaient des déclarations. Y avait les voitures qu’avaient pas bougées. Puis y avait ces deux mecs avec les menottes, toujours là aussi, et tellement immenses. Tellement immenses.

J’ai ouvert la bouteille de vin que je voulais garder pour une grande occasion, parce qu’en fait être en vie me paraissait être une grande occasion suffisante. Non pas que j’ai senti que je pouvais la perdre ce soir-là. Mais bon, la vie, c’est quand même fragile. Un accrochage, un flingue, fini. Puis je me suis sentie un peu bête d’avoir ruminé toute la journée aussi. On n’en a pas à l’infini.

J’suis retournée bien au fond de mon lit mais j’étais plus trop rassurée d’être toute seule. Je me sentais plus tellement mieux chez moi. Parce que bon, j’ai pas très bien dormi. J’ai entendu les hurlements et les coups de feu un peu en boucle. Puis, j’ai lu les articles un peu en boucle aussi. Je lisais beaucoup, parce que je voulais lire que c’était un règlement de compte, que y avait une cible, une explication. Qu’on peut pas mourir comme ça, pour un pare-choc en sortant du restaurant.

J’ai juste lu qu’il est mort et qu’elle a reçu deux balles dans la cuisse. Il jouait chez les Saints. Ma rue est rouge, noire et or aujourd’hui.

Article de presse

3 réflexions sur “Once upon a time… La fois où j’ai vécu une fusillade

  1. Il faut qu’une personne meurt en face de chez toi pour que je te laisse un commentaire. Si c’est pas malheureux.
    J’espère que tu n’y pense plus trop.
    En tout cas, bravo pour tes talents d’écriture encore une fois.
    A bientôt peut être.
    Mikaël (de la Vie Cajun)

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  2. Je ne suis pas sûr que beaucoup de monde ait compris l’allusion à l’escalade du portail, mais ça nous a bien parlé. Pour la bouteille de vin, j’espère que tu ne t’aies pas sentie obligée de la finir seule.

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  3. Tu as effectivement bien fait de nous rassurer dès la première ligne. Enfin, ça nous rassure par rapport au fait que tu n’étais pas en première ligne, pas par rapport à la folie armée de ce peuple…

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