Je ne travaille pas dans le vrai monde… Autopsie d’une salle des maîtres

Aujourd’hui, j’étais en mode infiltration dans mon propre environnement. Aujourd’hui, j’avais pris une journée off pour faire reporter en terrain de guerre. Qu’est-ce qu’on ferait pas par amour du journalisme d’investigation, n’est-ce pas? Jusqu’à donner un de ses dix précieux jours de congés pour le passer en salle des maîtres toute une journée. (Bon, okay, j’avais des tas de dossiers à faire afin de prendre mon futur en main. Et j’avais besoin d’une photocopieuse couleur de compétition. Photocopieuse tombée en panne à la première heure soit dit en passant. Grrrrrr.)

Aujourd’hui donc, j’ai passé six heures dans une pièce sans fenêtre, éclairée aux néons, meublée de 4 tables et quelques chaises en plastique, et agrémentée pour notre incroyable confort de deux micro-ondes et d’une sainte machine à café, à observer entre deux lettres de motivation les va-et-viens des professeurs et de l’administration. Et je dois vous le dire, ceci vaut bien un article.

Comme il faut pas déconner, et que c’était quand même un jour de congé, j’avoue que je n’ai commencé mon enquête qu’après quelques heures à traîner sur mon oreiller. Par expérience, je peux tout de même vous raconter les premières heures dans la fameuse pièce des professeurs.

A 7h30, il y a un petit groupe d’irréductibles, pas vraiment plus matinaux que les autres, mais qui ne peuvent pas commencer à enseigner sans leur café et quelques paroles échangées sur fond de « Aujourd’hui, j’ai vraiment pas envie » et « Pffff, on n’est que mardi. ». Quinze minutes après, il y a les presque retardataires, yeux encore collés et cheveux pas bien séchés. Eux, ils sont pas encore réveillés, puis la machine à café déjà vide ne peut plus les aider, et en plus, ils doivent improviser leur journée (comme ceux arrivés quinze minutes plus tôt, mais qui ont quinze minutes d’avance en lucidité pédagogique).

A 7h55, tout le monde est maintenant vraiment en retard, et il faut bien arrêter de discuter et quitter ce cocon plein d’adultes aux conversations passionnantes pour retrouver notre pays joyeux plein d’enfants heureux, voici venu le temps des rires et des chants, dans nos salle de classe c’est toujours le printemps.

Ensuite, et jusqu’à 10 heures, la journaliste que je suis doit bien reconnaître que c’est une zone obscure et mystérieuse qu’aucun reporter n’a encore réussi à atteindre. La légende raconte qu’il y a beaucoup de cafés, de la musique folle, des danses, des programmations de cycle et même parfois des choses à manger. C’est un peu le paradis de l’instit en somme, réservé aux plus émérites, aux professeurs des grands quoi, l’élite. On dit que des fois, il y a même des croissants.

A 10 heures, viennent les faits avérés. Une stagiaire massicote et plastifie depuis déjà deux heures des cartes de sept familles, debout, sans ciller. Une autre surveille la récréation pour la maîtresse perfectionniste qui finit son très très beau document, non, non, encore deux minutes, juste deux minutes, deux toutes petites minutes.

Arrive alors l’équipe à l’aise dans ses baskets, en somme la salle des maîtres est leur terrain. « Non, mais tu sais, nous on est les plus fun, et encore il nous manque Bonne humeur qui prépare son inspection et Blague à toute heure qui libère l’artiste qui est en lui. » Ils passent 10 minutes à bosser dur, 30 minutes à bavarder, 20 minutes à commander des lave-vaisselles. Efficacité, en mode ma vie n’est pas mon métier.

Ils sont relayés par le premier lunch, ou plutôt le deuxième, le premier ne mangeant que des cigarettes au grand air. On sent le poids de n’avoir même pas passé la moitié de la journée sur la levée de chaque fourchetée. Mais dans une ambiance zen bouddhique, on relativise à demi-mots. Jusqu’à ce qu’un tourbillon débarque du rez-de-chaussée pour bousculer la fin du repas et ambiancer la salle. Des histoires vraies incroyables, Pierre Bellemarre est dans la salle, version flux continu dynamique.

Les blagueurs reviennent ensuite en maîtres, plus besoin de travailler, on va enfin pouvoir discuter et rigoler. Euh… Ils continuent sur leur lancée, ça parle vacances, week-ends, concerts, soirées… ça mange des vrais plats, de la bonne cuisine, ça se fait plaisir. Merde, on n’a qu’une vie, et ce n’est vraiment pas notre métier.

Puis, c’est de nouveau le lunch mystère. Ils sont une quinzaine au moins, toute un secte. Y a bien de l’humour aussi, mais c’est plus incisif, plus dirigé. On critique, on taquine, on parle politique, on rêve révolution. A bas le système, vive le règne des enseignants! On nourrit le ventre et l’esprit, entre syndicalisme et anarchisme. On hésite entre projets grandioses et tout laisser en plan. Et en attendant, on mange.

A partir de 13h, la salle des maîtres est envahie par les cris de la salle de conférence voisine. La sensibilité culturelle n’est apparemment pas la même que la sensibilité auditive. Qu’est-ce qu’on se marre à la réunion d’à côté, quand on n’a pas 25 élèves toute la journée, pendant que nous on souffle sur les corrections de nos SLT ratés. La vie se vit à travers un mégaphone aux Etats-Unis, c’est ainsi. Au moins, on n’est pas dépaysés en passant de nos salles de classes à notre salle de travail.

Evidemment, dans une enquête, tout ne peut pas être écrit et il faut faire des choix. Moi, j’ai choisi de ne pas vous parler du Ventre qui vient dix fois dans la journée piocher dans le pot à Bretzel communautaire, de l’Addict à la caféine qui vide sa tasse plus vite que la cafetière ne se remplit, de l’Accro aux photocopies qui envoie ses petits esclaves les chercher à longueur de journée, de l’Etourdi qui entre, qui oublie la raison de sa venue et qui repart aussitôt, du Tue-temps qui s’ennuie et vient juste voir ce que font les gens qui travaillent pour de vrai…

Puis de la Fille qui est là, avec une photocopieuse cassée, alors qu’elle est en congé.

Une réflexion sur “Je ne travaille pas dans le vrai monde… Autopsie d’une salle des maîtres

  1. Et il n’y a pas eu le Réparateur de photocopieuse qui explique aux princesses comment ne pas mettre en panne la haute technologie ? Pas très performants les Américains.

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